← Le blog
🚢 Relation-Ship

Overdog / Underdog
Ni au-dessus, ni en dessous

Aujourd'hui, on va parler d'une dynamique qu'on retrouve dans énormément de couples en tension : la position haute et la position basse. Un concept né dans le cabinet de Fritz Perls, le père de la Gestalt-thérapie, sous le nom de « topdog / underdog », puis transposé au couple par Terry Real avec ses positions « one-up / one-down ».

L'idée en une phrase : dans beaucoup de couples, l'un se place (souvent sans le voir) au-dessus, l'autre en dessous. Et tant que cette verticalité existe, la vraie intimité est impossible, parce qu'elle ne se vit qu'entre égaux.

D'après Fritz Perls (Gestalt-thérapie, « topdog / underdog ») et Terry Real (Relational Life Therapy, « one-up / one-down »)

D'où vient le concept

À l'origine : un conflit intérieur (Fritz Perls)

Le « topdog / underdog » (souvent traduit « overdog / underdog ») vient de Fritz Perls, le père de la Gestalt-thérapie. À la base, ce n'est pas une dynamique de couple : c'est un jeu que l'on joue à l'intérieur de soi, entre deux parts de notre personnalité.

Le Topdog intérieur

Le tyran, le critique

  • La voix autoritaire et moralisatrice en nous
  • Parle en « il faut », « tu devrais », « tu dois »
  • Incarne les normes et exigences intériorisées (parents, société)
  • Perfectionniste, jamais satisfait, toujours dans le reproche
« Tu devrais faire plus de sport. Tu devrais mieux gérer ton temps. Tu devrais être un meilleur partenaire. »

L'Underdog intérieur

Le saboteur, l'enfant qui résiste

  • La part qui trouve des excuses pour ne pas répondre aux exigences
  • Parle en « je ne peux pas », « si seulement », « oui mais »
  • Résiste par la passivité, la culpabilité, l'auto-apitoiement
  • Sabote de l'intérieur pour que les demandes ne soient jamais remplies
« Oui mais je suis fatigué… De toute façon je n'y arriverai jamais… Si seulement les choses étaient différentes… »

Le cercle vicieux : plus l'underdog résiste, plus le topdog devient exigeant et frustré. Et plus le topdog exige, plus l'underdog sabote. Ce dialogue interne épuise l'énergie et bloque la croissance. En Gestalt, on travaille cette polarité avec la technique de la chaise vide : la personne joue tour à tour les deux rôles pour prendre conscience du jeu, et pour que le topdog descende de ses « il faut » pendant que l'underdog sort de la résistance et prend sa responsabilité.

Le passage au couple

Quand le conflit intérieur devient une danse à deux

Terry Real (Relational Life Therapy) a décrit la version relationnelle de cette polarité : dans les couples en souffrance, l'un occupe souvent la position one-up (supériorité, grandiosité) et l'autre la position one-down (infériorité, honte). Sa thèse centrale : le vrai amour ne demande ni supériorité ni infériorité, mais une démocratie relationnelle. La vraie intimité ne peut exister que quand les partenaires sont « same-as » : à égalité.

💡 Point clé de Terry Real : la faute est sur le pattern, pas sur les personnes. Les défenses des deux partenaires ont du sens dans leur contexte. Le vrai ennemi, c'est le schéma qui prend le contrôle quand la honte, la peur ou la grandiosité sont activées.

Les deux positions

Le partenaire one-up, le partenaire one-down

One-up · La grandiosité

« Je suis au-dessus »

  • A besoin d'avoir raison, ne se laisse pas influencer
  • Supériorité, mépris, sentiment de droit (« entitlement »)
  • Critique, contrôle, donne des leçons
  • Peut aussi se murer : inaccessible, froid, « je sais mieux que toi »
  • Souvent une réaction de protection : il est plus confortable de braquer la lumière du mépris vers l'extérieur que vers l'intérieur
Ce que ça masque souvent : une insécurité profonde, parfois une « fausse valorisation » apprise dans l'enfance (« tu vaux mieux que les autres »).

One-down · La honte

« Je suis en dessous »

  • S'excuse, s'efface, se sent coupable ou « pas assez »
  • Gère les émotions de l'autre au lieu d'exprimer les siennes
  • Sacrifie ses besoins, tire son identité du fait de bien soutenir l'autre
  • Marche sur des œufs, évite le conflit, cède pour avoir la paix
  • Peut résister en sous-marin : passivité, oubli, retrait
Ce qui ressemble à de l'altruisme est souvent une stratégie défensive : se cacher derrière le service pour éviter la vulnérabilité d'avoir des besoins soi-même.

Important : ces positions ne sont pas des identités fixes ni une question de genre. On peut être one-up au travail et one-down à la maison, one-up sur l'argent et one-down sur l'affection. Et le même partenaire peut basculer d'une position à l'autre selon le sujet ou le moment. C'est une posture sous stress relationnel, pas un caractère.

Étude de cas · exemple illustratif

La boucle « the more… the more… »

Terry Real parle de boucles de rétroaction qui gardent les couples coincés : plus l'un fait X, plus l'autre fait Y, et plus l'autre fait Y, plus le premier fait X. Exemple type :

One-up
« Ce n'est pas compliqué pourtant. Si tu m'écoutais, on n'aurait pas ce problème. Laisse, je vais le faire moi-même. »
One-down
« Ok, ok… pardon. Tu as raison, j'aurais dû y penser. »
Ce qui se passe en dessous
One-up : plus il/elle contrôle et corrige, plus l'autre s'efface. One-down : plus il/elle s'excuse et cède, plus l'autre le/la traite comme incompétent(e). Chacun confirme la position de l'autre. La boucle se renforce toute seule.

Résultat : le one-up finit seul(e) au sommet (respecté(e) peut-être, mais pas rejoint(e)), le one-down finit plein(e) de ressentiment silencieux. Personne ne gagne. La verticalité tue l'intimité dans les deux sens.

Pour se situer

La grille relationnelle de Terry Real

Real croise deux axes : l'estime (vertical : one-up en haut, one-down en bas) et les frontières (horizontal : muré d'un côté, sans frontières / fusionnel de l'autre). Ça donne quatre façons de se présenter sous stress relationnel :

▲ One-up · Grandiosité

One-up + Muré

Inaccessible, arrogant, passif-agressif. Se retire en donnant l'impression que les préoccupations de l'autre ne valent pas la peine. « Je sais mieux, et je ne discute pas. »

One-up + Sans frontières

Supérieur ET envahissant : contrôle, critique, colère, intrusion. Impose son point de vue sans laisser d'espace à l'autre.

One-down + Muré

Se sent inférieur et se protège par la distance : évite, se tait, disparaît émotionnellement plutôt que de risquer le rejet.

One-down + Sans frontières

Fusionnel et dépendant : s'accroche, sur-adapte, gère les émotions de l'autre, perd ses propres contours.

▼ One-down · Honte

← Muré (trop de protection) · · · Sans frontières (trop de fusion) →

Le travail

Deux mouvements, un point de rencontre

Pendant 50 ans, la thérapie a surtout aidé les gens à remonter de la honte. Terry Real insiste : en couple, il faut les deux mouvements. Aider l'un à descendre de sa position haute ET aider l'autre à remonter de sa position basse. Faire l'un sans l'autre ne suffit pas.

⬇️Le one-up doit redescendre
  • Admettre ses limites et ses erreurs
  • Demander de l'aide
  • Se laisser influencer par son partenaire
  • Prendre conscience de l'impact réel de ses comportements
  • Développer empathie et responsabilité (accountability)
Ça ressemble à une annihilation quand on a construit son identité sur l'invulnérabilité. C'est en fait une libération : le droit d'être humain, d'avoir des besoins, d'être en vraie connexion plutôt qu'en isolement défensif.
⬆️Le one-down doit remonter
  • Exprimer ses besoins directement, sans détour
  • Arrêter de gérer les émotions de son partenaire
  • Tenir sa position même quand l'autre est contrarié
  • Retrouver sa voix et son respect de soi
  • Assumer d'exister à part entière dans la relation
Ce qui est déficient chez le one-down, c'est la valeur de soi : il a besoin de soutien et de nurture. Ce qui est déficient chez le one-up, c'est l'empathie et la responsabilité : il a besoin d'être réveillé.

À pratiquer

Se repérer soi-même

On ne peut pas changer ce qu'on ne voit pas. Simplement remarquer sa position est déjà le premier acte de changement. Questions d'auto-observation :

« Quand je me sens blessé(e) ou critiqué(e), est-ce que je me retire, ou est-ce que j'appuie encore plus fort ? »
« Est-ce que je me sens plutôt one-up (supérieur, dans mon droit, en contrôle) ou one-down (coupable, en tort, en train de m'excuser) ? »
« Est-ce que je me protège en construisant des murs, ou en me sur-connectant à l'autre ? »
« Comment mon enfance ou mon éducation ont-elles façonné ces tendances ? »
« À quoi ressemblerait un pas de plus vers le centre ? »
🪑 Et le retour à Perls : la danse overdog/underdog du couple se rejoue aussi à l'intérieur de chacun. Avant de pointer la position de ton partenaire, écoute ton propre dialogue interne : qui parle en ce moment, ton tyran ou ton saboteur ?

L'idée la plus importante pour le couple

Ni au-dessus, ni en dessous : à côté

One-up dit intérieurement

« Je vaux plus que toi. »

One-down dit intérieurement

« Je vaux moins que toi. »

Same-as : « Tu ne vaux ni plus ni moins que moi. On est deux humains imparfaits, côte à côte, dans le même bateau. » 🚢

La grandiosité et la honte sont deux façons de rater la même chose : la rencontre d'égal à égal. Descendre de sa supériorité ou remonter de son effacement, c'est le même mouvement vu de deux côtés : revenir au centre, là où deux personnes entières peuvent enfin se voir.